décembre 2020

Confinement, déconfinement, confinement… La difficile gestion des émotions

Les humeurs - Nos émotions

Confinement, déconfinement, ces mots sont sur toutes les lèvres. Plus que des mots ce sont des situations que chacun d’entre nous doit gérer au quotidien.

La psychologue clinicienne Emilie DETAILLE nous explique les mécanismes de ce difficile équilibre à trouver. 

Emilie Bataille - CMP Montdidier

Je suis psychologue clinicienne au sein du Centre Hospitalier Intercommunal de Montdidier-Roye  (Haut-de-France) depuis 2011. Une partie de mon activité s’effectue également au sein du Centre Médico Psychologique de Montdidier où je reçois des personnes adultes en souffrance psychologique lors d’entretiens individuels.

Quelle sont vos missions en tant que psychologue ?

Mon action auprès des patients s’articule avec celle de l’équipe pluridisciplinaire du CMP : psychiatre, collègues psychologues, assistante socio-éducative, cadre de santé, équipe infirmière et secrétaire.

Les patients que nous accompagnons viennent chercher un soutien, une aide extérieure, une écoute, un accompagnement face à certains questionnements… ils viennent de leur propre initiative ou orientés par des professionnels ou des partenaires extérieurs.

Pourquoi ce confinement est plus délicat à vivre que celui du printemps ?

Le premier confinement, par son caractère soudain, inhabituel et rigoureux a confronté la population à l’insécurité mais aussi à l’angoisse, à la précarité, à l’isolement, à la solitude ou encore à l’ennui. La méconnaissance des effets du virus a entrainé des mesures d’éloignement drastiques entre proches, particulièrement destructeur du “lien” pour les personnes vulnérables, en situation de handicap psychique, personnes âgées… La population a été chamboulée à tout point de vue, jusque dans ses rites les plus fondamentaux, lors du décès de proches atteints par la Covid-19 par exemple.

Passé l’étape de la sidération et de l’impuissance, il semble qu’une partie de la population ait pu dans l’ensemble “accuser le coup” et s’adapter tant bien que mal à cette situation en adoptant une posture proactive face à un quotidien jusqu’alors subi. Certaines activités ont (re)trouvé leur place dans le quotidien. Face au néant, à une temporalité pesante et écrasante, la solidarité et la créativité ont ainsi permis à une majorité d’entre nous de réinvestir nos journées.

Toutefois, pour beaucoup d’autres personnes, il a été plus difficile de rebondir, notamment pour celles déjà inscrites dans des difficultés d’ordre relationnelles ou encore particulièrement frappées par l’impact économique du confinement. Dans ce contexte, le deuxième confinement, annoncé paradoxalement comme “plus souple” s’est effectivement avéré “plus délicat” car fatal pour certains de ceux qui avaient déjà eu du mal à se relever la première fois.

Les sentiments d’injustice, de colère et l’incertitude pour le futur occupent une grande place dans le discours des personnes que nous recevons, tout particulièrement à l’approche des fêtes de fin d’année, moments propices au partage et aux retrouvailles.

Emotions - Difficulté - Confinement

Comment contrer le coup de blues et plus globalement la saturation émotionnelle liée à l’atmosphère actuelle ?

La répétition des mesures de confinement a entrainé une renaissance d’affects négatifs, réactualisant des émotions fortes déjà difficiles à assimiler psychiquement lors du premier confinement. Beaucoup ont été à nouveau fragilisés, frappés par un sentiment d’insécurité. Le contexte sanitaire a fait émerger la mise en place de réseaux d’entraide et d’écoute mais ce type de dispositifs, que nous avons nous-même expérimenté au CHIMR, a été finalement moins investi que des rencontres en présentiel. Ce deuxième confinement a autorisé le maintien de certaines activités, le travail en partie, l’accès aux écoles, à certains commerces mais aussi aux lieux de soin, permettant de maintenir un lien social mais aussi de s’enquérir de l’aide nécessaire à l’équilibre psychique. Cet aspect social et la relation d’aide en général constituent un premier rempart face aux affects dépressifs.

Pour faire face à la souffrance engendrée par cette situation, il s’agit en premier lieu de pouvoir exprimer son ressenti auprès de professionnels formés. La parole permet de réinsuffler de l’élan dans un vécu parfois figé par l’angoisse et l’appréhension, elle donne du sens au quotidien. C’est en légitimant et en comprenant le ressenti que l’on peut dans un second temps prendre le recul nécessaire et entreprendre des actions pour veiller à son propre équilibre psychique et s’épanouir malgré les circonstances. Parler, engager une réflexion sur son ressenti, aide ainsi à contrer le vécu d’impuissance.

Dans ce contexte, il apparait aussi important de mettre à profit le temps à disposition pour prendre soin de soi et instaurer des activités qui nous apportent du bien-être. Même s’il s’agit de petits gestes d’apparence anodine, chaque moment à connotation positive apporte une ressource nécessaire à l’équilibre et incite à réitérer l’expérience.

Brain - Cerveau

Doit-on se préparer psychologiquement à être confinés plus longtemps ou même de façon régulière dans les années à venir ? Est-ce bénéfique d’informer notre cerveau que cet état provisoire peut durer ?

L’anticipation, la réflexion autour des divers scénarios que l’on imagine possibles, peut être bénéfique dans la mesure où elle nous permet effectivement de nous préparer à l’arrivée d’une situation et donc de ne pas y être confronté trop violemment en bousculant complètement nos défenses psychiques. Néanmoins, lorsque l’anticipation s’accompagne d’une trop forte anxiété, la réflexion est comme “figée”, la pensée se “paralyse”. On ne choisit pas “d’informer” ou non son cerveau.

Certains auront besoin de se rassurer et de se tenir informés pour se sentir acteur face aux évènements, d’autres éviteront les sources d’angoisse telles que la télévision, les informations. Il s’agit de pouvoir s’informer en fonction de ses propres besoins et de sa propre capacité à intégrer les différentes sources d’information qui peuvent alimenter notre réflexion sur l’avenir ou au contraire, notre angoisse.  L’anticipation, lorsqu’elle est adaptée, permet de réfléchir à réinventer le quotidien. Ce dernier point est essentiel puisque c’est justement la créativité qui permet au sujet de redevenir maître de ses journées et de conserver tant que possible une forme de contrôle quand une grande partie de son environnement lui échappe. La capacité à s’adapter et donc à tolérer un prolongement du reconfinement va donc dépendre de la façon dont on s’est préalablement saisi ou non de la possibilité d’adapter ses journées en fonction de cette nouvelle donne. Au contraire, une attitude plutôt passive risque d’amener une forme de monotonie et favorisera la survenue d’affects de tristesse. L’évitement est également une stratégie précaire, la réalité risquant de s’imposer à soi à un moment ou à un autre. Anticiper, c’est préserver son équilibre psychique, construire son futur en tenant compte de l’actuel et veiller ainsi à s’éviter des déceptions.

« Il s’agit de pouvoir s’informer en fonction de ses propres besoins et de sa propre capacité à intégrer les différentes sources d’information qui peuvent alimenter notre réflexion sur l’avenir ou au contraire, notre angoisse »

Comment gérer émotionnellement des fêtes familiales durant cette crise ? (Séparation ou au contraire trop de proximité)

La gestion des émotions est propre à chacun et varie d’une personne à l’autre.

Au quotidien, certains manifestent de forts besoins affectifs là ou d’autres apprécient la tranquillité apportée par la solitude. Le confinement nous fait nous situer entre deux pôles bien distincts sur le plan social et familial, entre l’éloignement de personnes chères d’une part et la présence omniprésente des autres personnes qui composent le foyer d’autre part.

Les fêtes constituent un moment propice au partage, aux réunions de famille. Durant le confinement, nombreux sont ceux qui ont réinvestis le téléphone pour engager un moment de discussion ou pour voir le visage de leurs proches. Des outils sont donc à notre portée pour maintenir un lien autrement que par la seule rencontre physique.

La situation opposée est plus complexe lorsque c’est l’excès de proximité qui s’impose. L’ouverture sur l’extérieur, qui constitue parfois une véritable bulle d’oxygène, est difficile. Il est donc indispensable que chacun, même au sein d’un même foyer, puisse disposer d’un espace qui lui appartienne et où il puisse trouver les ressources nécessaires à son bien-être, sans entraver à son tour les activités des autres personnes du foyer. En s’isolant quand cela est nécessaire, on veille à se protéger mais aussi à préserver les autres du “trop plein” lié à une situation pesante. L’isolement temporaire favorise la réflexion, il permet de s’exprimer plus sereinement, dans le respect de chacun, facilitant ainsi l’évacuation d’émotions fortes. Lorsque la mise à distance ne suffit pas ou n’est pas possible, on s’expose à de potentielles violences (verbales, physiques ou psychologiques). Dans ce cas, le recours à un tiers est vivement recommandé voire indispensable pour aider à rétablir le sentiment de sécurité et veiller au bien-être de chacun.

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